Chapitre 3
Jérémy Nolvells avalait avec beaucoup de difficulté les dernières bouchées de riz au lait que sa mère exigeait qu’il mange chaque matin.
Depuis son plus jeune âge, elle lui imposait ce rituel, invoquant les vertus nutritives de ce mélange visqueux.
- Que fais-tu aujourd’hui ? demanda-t-elle à son fils.
- Je vais chez Amanda, répondit-il, la bouche pleine.
- J’ai beaucoup d’estime pour cette fille, sa mère n’est pas un cadeau, il faut l’avouer.
La mère de Jérémy détestait tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à de l’extravagance. Or, madame Weltcox était un spécimen rare en la matière.
Madame Nolvells, dotée d’un sens de la discrétion exacerbé, d’une rigueur infaillible et d’un sens des valeurs traditionnelles irréprochable, ne pouvait comprendre qu’une femme, mère de surcroît, puisse se comporter comme une jeune écervelée.
Je ne pourrai jamais comprendre les attitudes de cette femme.
Jérémy ne répondit pas. S’il admettait que le comportement de la mère de son amie l’incommodait bien souvent, il n’en demeurait pas moins envieux : il aurait aimé que sa propre mère fasse preuve de moins de rigidité. Il ne se souvenait pas une seule fois de l’avoir vue rire aux éclats. Encore moins depuis que son père était décédé et que ses frasques avec la jeune Nancy furent étalées au grand jour, dans la presse new-yorkaise.
Madame Nolvells avait sombré dans un état proche de l’austérité, doublé d’un dégoût profond pour la gent féminine âgée de moins de quarante ans. A un point tel qu’elle développa une maladie que le docteur Boycott, médecin de la famille, appelait : le syndrome de PDjGF- phobie de la jeune gent féminine. A la simple vue d’une jeune femme, elle se retrouvait tordue de douleur, prise de convulsions pour terminer par l’évanouissement.
Son médecin ne parvenait pas à éradiquer ces symptômes, ce qui rendait la vie de cette femme terriblement difficile à New York. Elle ne pouvait sortir de chez elle sans être la proie d’une crise.
Avec le temps, madame Nolvells s’était résignée à vivre recluse, dans son somptueux appartement de Manhattan. Elle congédia sa jeune cuisinière pour la remplacer par une femme âgée de soixante-cinq ans, qui était affublée d’une moustache sur le dessus de la lèvre supérieure.
Jérémy, après avoir maintes fois tenté de faire sortir sa mère, avait fini par renoncer. Il s’était fait une raison mais développa une haine profonde envers son défunt père.
Son petit déjeuner terminé, il l’embrassa sur le front.
- Ne rentre pas trop tard Jérémy, nous mangeons à vingt heures.
Il ne répondit pas. Il était déjà sorti de l’appartement.
Jean-Hubert, le chauffeur de la limousine des Nolvells, attendait au bas de l’immeuble. Il était sensé déposer Jérémy chez Amanda. En réalité, il se contentait de faire un tour de pâté de maison, puis le déposait devant l’entrée du métro. Jérémy refusait depuis longtemps d’être accompagné en limousine chez son amie, il trouvait cela grotesque. De plus, en prenant le métro, il se sentait libre comme l’air et trouvait cela grisant.
Bonjour Jean-Hubert ! lança-t-il à l’attention du chauffeur.
Bonjour monsieur, répondit ce dernier en ouvrant la portière.
Le jeune garçon regarda en l’air, en direction de l’appartement et aperçut, comme à l’accoutumée, sa mère, penchée à la fenêtre. Il lui fit un signe de la main, puis s’installa sur la banquette arrière de la voiture. Jean-Hubert démarra presque aussitôt. Il prit le premier carrefour à droite et déposa Jérémy.
D’habitude, il s’engouffrait sans réfléchir dans le métro. Mais la ville de New York avait depuis quelques semaines, aménagé des wagons destinés aux enfants.
Les espaces enfants étaient d’étranges véhicules. Les sièges étaient en forme d’animaux, les parois en guimauve. Un espace jeux vidéo était aménagé, offrant aux plus grands, la possibilité de se divertir pendant le trajet. Le plus impressionnant était, incontestablement, les images de synthèse qui y étaient projetées.
Aujourd’hui, Jérémy décida de se rendre dans l’un de ces wagons.
Lorsque la rame s’immobilisa, il se fondit dans la masse de gens et pénétra à l’intérieur.
Tout à sa contemplation, il n’aperçut pas la jeune femme, en costume de lapin, coiffée de grandes oreilles, qui se dirigeait vers lui.
- Limonade?
- Pardon ? fit Jérémy, particulièrement troublé par la jeune femme.
- Aimeriez-vous une limonade jeune homme ?
Jérémy s’enfonça dans son siège, mal à l’aise. La jeune femme comprit qu’il ne se sentait pas du tout à sa place et lui dit avec un large sourire :
- N’aies pas peur, je te demande simplement si tu veux boire quelque chose.
- Non merci madame, tenta-t-il d’articuler.
- Bien alors, quel magazine souhaites-tu lire durant le voyage ?
Jérémy ne put répondre. Elle lui déposa un exemplaire du dernier dépliant publicitaire de jeux vidéo sur les genoux avant de tourner les talons. C’est à ce moment que Jérémy remarqua que la petite queue de lapin de la femme n’était pas un accessoire, mais une véritable queue, faisant partie intégrante de l’anatomie de la serveuse.
Impressionné et fortement intrigué, il s’empara du dépliant, l’ouvrit au hasard et fit semblant de lire, jetant, de temps à autre, un regard autour de lui afin d’être certain que personne d’autre ne l’avait remarqué.
« Décidément, les idées du maire de New York sont vraiment étranges » songea-t-il en tentant de se détendre. Le trajet jusqu’à Brooklyn lui parut interminable. Lorsqu’enfin, sa station fut annoncée dans le haut parleur, il se précipita vers la porte de sortie, fermement décidé à ne plus jamais remettre les pieds dans la zone « enfants » du métro new-yorkais.
Arrivé à l’angle de Franklin Avenue et Fulton Street, Jérémy se sentit soulagé en apercevant l’immeuble d’Amanda. Il courut les derniers mètres et se précipita dans le hall d’entrée. Essoufflé, il eut de la peine à articuler le nom de Weltcox auprès du portier qui dut lui demander à trois reprises de répéter.
Lorsque le vieil homme - qui devait avoir passé toute sa vie dans ce hall - comprit Jérémy, il appela le numéro de l’appartement de madame Weltcox.
Amanda ne tarda pas à faire son apparition dans l’entrebâillement de l’ascenseur.
- Salut, dit-elle, ravie de voir son ami.
Surprise par son état, elle ajouta :
- On dirait que tu viens de voir le Diable en personne.
- Pire encore, je te raconterai plus tard.
Jérémy retrouva son souffle en parcourant les vingt-deux étages qui menaient à l’appartement d’Amanda. Il resta silencieux durant toute la montée, équilibrant ses oreilles en soufflant par le nez. Les ascenseurs sont tellement rapides, qu’une légère décompression est souvent nécessaire. Amanda était habituée à cela et ne put s’empêcher de sourire en voyant son ami se pincer le nez et expirer fortement.
Décidément, je ne m’y ferai jamais, dit-il avec une voix de canard enrhumé.
Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, ils furent happés par les décibels d’un morceau de musique rock. Amanda, méfiante, avança dans le couloir de l’appartement, en se bouchant les oreilles, suivie de Jérémy, qui, sur le coup, lâcha son nez et planta aussitôt ses doigts dans les orifices auriculaires, imitant son amie.
Incontestablement, Milla Weltcox faisait encore des siennes.
- Qu’est-ce que c’est ? hurla-t-il à l’attention de la jeune fille.
- Le groupe préféré de ma mère, c’est du hard rock.
C’est alors qu’ils la virent. Madame Weltcox, poêle à frire dans les mains en guise de guitare, traversait le salon en sautillant et secouant ses cheveux dans tous les sens.
Elle mimait un solo de guitare. Elle se jeta à terre et fit des pirouettes sur le dos.
Jérémy n’en revenait pas. Amanda, quant à elle, aurait pu étrangler sa mère.
Elle le guida dans sa chambre, ferma la porte et lui tendit des gommes protectrices pour les oreilles.
Ils restèrent ainsi, assis côte à côte, en attendant que la musique cesse et qu’ils puissent s’entendre et parler.
Le calme revint enfin, dix minutes après l’arrivée de Jérémy. Amanda ôta ses gommes protectrices dans un geste d’attente. Plus un bruit. Elle fit signe à Jérémy qu’il pouvait également les ôter.
- Alors, raconte-moi, que s’est-il passé ?
Jérémy expliqua son trajet en métro. Il détailla à Amanda ce qu’il avait vu, notamment la femme avec la queue de lapin. Il semblait si terrifié qu’Amanda se sentit coupable de ne pouvoir retenir son rire.
- C’est un effet d’optique.
- Non je te promets que sa queue était bien réelle.
Ce sont des images de synthèse projetées sur le corps de la femme. Cela donne l’illusion qu’elle est habillée en lapin. Vu ce que tu me racontes, le résultat doit être étonnant.
Jérémy ne comprenait rien à la technologie. Il écouta les explications d’Amanda mais resta tout de même dubitatif. Il décida de changer de sujet, car, à se remémorer son trajet en métro, il avait la chair de poule.
- Alors, tes vacances ? où vas-tu ? demanda-t-il
- Dans une ferme, en France. Ma mère a décidé que le grand air me ferait du bien, fit-elle avec une moue critique.
- Mais pourquoi en France ? La campagne existe aussi aux Etats-Unis ?
- Parce que ma mère veut que je pratique le français.
Jérémy, surpris, interrogea
- Tu parles le français ?
- Oui, répondit-elle, évasive
- Mais, où l’as-tu appris ?
Jérémy était de plus en plus stupéfait. Amanda répondit sur un ton énigmatique :
- Je n’en sais rien, je l’ai toujours parlé. Je ne sais pas qui me l’a appris. Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas ma mère.
De plus en plus intrigué, Jérémy questionna à nouveau :
- Serait-ce ton père ?
Le regard d’Amanda plongea sur ses chaussures. Elle les observa quelques instants, gênée par la question.
Je n’en sais rien. Ma mère refuse de me parler de lui avant que j’aie atteint seize ans révolus.
La porte de la chambre d’Amanda s’ouvrit brusquement. Madame Weltcox salua Jérémy chaleureusement, en lui serrant la main avec force.
- Quelle joie de te voir, dit-elle, dans un large sourire, découvrant des dents d’une blancheur impeccable.
- Nous allons passer à table, spaghettis au pesto. continua-t-elle, Jérémy, tu manges avec nous ?
- Heu, oui fit-il, doutant tout de même de la qualité du repas.
Ils se levèrent et la suivirent dans la cuisine. Jérémy ne put s’empêcher de regarder l’aspect des spaghettis. Pour la première fois, le plat préparé par madame Weltcox semblait tout ce qu’il y a de plus normal.
|